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Le Journal du BTP

Marché

Le BTP n'est pas le premier employeur d'intérimaires

L'industrie mobilise près de deux fois plus d'intérimaires que le BTP. Rapporté à l'effectif du secteur, le classement s'inverse, et l'écart avec l'industrie tient à 1,3 point.

Publié le 25 septembre 2026 11 min de lecture

Deux affirmations circulent, parfois dans la même page. Le BTP serait le premier employeur d’intérimaires de France ; il serait aussi le secteur qui recourt le plus à l’intérim. La seconde tient. La première tombe dès qu’on ouvre les séries : l’industrie mobilise près de deux fois plus d’intérimaires que la construction, et elle le fait sans discontinuer.

Deux phrases, un seul chiffre derrière. « Premier employeur d'intérimaires » désigne un volume, et ce volume revient à l'industrie (35 % des intérimaires contre 18 % pour le BTP). « Premier utilisateur d'intérim » désigne une intensité, rapportée à l'effectif du secteur, et celle-là revient bien au BTP : 8,4 % de son emploi salarié contre 7,1 % dans l'industrie et 2,7 % dans le tertiaire marchand.

L’industrie en mobilise près de deux fois plus

Au quatrième trimestre 2025, l’emploi intérimaire français s’établit à 715 000 équivalents temps plein. L’Observatoire des métiers du BTP en attribue 127 000 au bâtiment et aux travaux publics, soit 18 % du total. L’industrie en concentre 35 %. Le reste, presque la moitié du volume national, se répartit entre le commerce, les transports et les services.

Deuxième marche, donc, à quinze points derrière l’industrie. Un secteur qui pèse 18 % d’un total ne peut pas en être le premier employeur, et aucune façon de compter ne rattrape un écart de cette taille.

Rapporté à l’effectif, le classement change de tête

Le taux de recours rapporte les intérimaires à l’emploi salarié du secteur, intérim compris, en fin de trimestre. La DARES retient cette définition et publie le résultat par grand secteur.

SecteurTaux de recours à l’intérim, 2ᵉ trimestre 2025
Construction8,4 %
Industrie7,1 %
Tertiaire marchand2,7 %
Tertiaire non marchand0,5 %

La construction passe devant. Elle passe devant de 1,3 point, ce qui n’est pas le gouffre que le raccourci laisse imaginer. Le vrai décrochage sépare les deux secteurs producteurs du reste de l’économie : un chantier tient trois fois plus de postes en intérim qu’un commerce ou qu’un service, et seize fois plus qu’un employeur du tertiaire non marchand.

Six mois plus tard, au quatrième trimestre 2025, l’Observatoire relève 8 % pour le BTP, contre 2,6 % tous secteurs confondus. Le rapport de un à trois avec la moyenne nationale reste l’ordre de grandeur juste du secteur.

L’intérimaire ne figure pas dans l’emploi salarié du BTP

La confusion entre les deux classements a une cause mécanique. L’intérimaire signe son contrat de travail avec l’agence, pas avec l’entreprise de maçonnerie où il coffre. Juridiquement, il appartient à l’entreprise de travail temporaire, qui le déclare, le paie, le forme, et qui commande d’ailleurs sa carte BTP à sa place.

Dans les statistiques brutes d’emploi salarié par secteur, il apparaît donc dans les activités de services administratifs et de soutien. Une entreprise de gros œuvre qui tient trois postes sur dix avec des intérimaires les voit sortir de son effectif déclaré : ils travaillent sur son chantier et comptent dans un autre secteur.

D’où le calcul en deux temps du taux de recours. Les intérimaires sont d’abord réaffectés au secteur où la mission s’exécute, puis rapportés à un dénominateur qui les inclut. Sans cette réaffectation, la construction n’en compterait aucun. C’est aussi pourquoi le taux publié n’est pas comparable à un « pourcentage d’intérimaires » calculé à la main sur un bulletin d’effectif d’entreprise.

Bâtiment ou BTP : 90 000 d’un côté, 127 000 de l’autre

La FFB recense 90 000 intérimaires en équivalent temps plein dans le bâtiment pour 2025. L’Observatoire des métiers du BTP en compte 127 000 sur le même millésime, travaux publics inclus.

Les deux chiffres sont justes. Ils ne portent pas sur le même secteur : la FFB suit le bâtiment seul, quand les travaux publics relèvent de la FNTP et d’une convention collective distincte. Un texte qui présente le chiffre FFB comme celui du BTP se trompe de près d’un tiers du volume, et un texte qui rapporte 127 000 intérimaires aux 1 234 000 salariés du bâtiment fabrique un taux de recours qui ne mesure rien.

3,52 semaines : durée moyenne d'une mission d'intérim dans le BTP en 2025, contre 2,58 semaines dans l'industrie et 1,87 semaine tous secteurs confondus.

Cette durée éclaire l’écart de classement mieux que les volumes. Le BTP ne fait pas venir des intérimaires pour absorber un pic de trois jours : il complète des équipes sur la durée d’une phase de chantier. L’industrie, elle, tourne sur des missions deux fois plus courtes et beaucoup plus nombreuses.

Un troisième dénominateur : les accidents

La part du BTP change encore de valeur quand on la calcule sur la sinistralité. Le secteur mobilise 18 % des intérimaires et concentre plus de 40 % des accidents graves d’intérimaires et plus de la moitié des accidents mortels, en moyenne sur 2017-2021. Les données viennent de la CNAM, et l’OPPBTP les a décryptées le 29 mars 2024.

Pour 1 000 salariés, moyenne 2017-2021Accidents graves (IPP ≥ 10 %)Accidents mortels
Tous secteurs0,400,02
Salariés permanents du BTP1,330,09
Intérimaires du BTP1,730,17

Un intérimaire du BTP subit 4,3 fois plus d’accidents graves et 7,1 fois plus d’accidents mortels qu’un salarié de l’ensemble de l’économie. Comparé aux permanents du même secteur, exposés aux mêmes chantiers, il reste à 1,3 fois pour les accidents graves et 1,9 fois pour les accidents mortels. Le surcroît ne s’explique donc pas seulement par le métier : le diagnostic de l’OPPBTP pointe l’écart entre les compétences annoncées et le poste réel, des tâches physiques plus lourdes confiées aux missions courtes, et un accueil sur site préparé trop vite.

Onze salariés au sens du code du travail, dix au sens de la sécurité sociale

L’intérimaire ne pèse pas dans les statistiques du secteur, mais il pèse dans l’entreprise qui l’accueille, et pas partout de la même façon. Deux effectifs coexistent, calculés sur deux textes.

« Les salariés titulaires d'un contrat de travail à durée déterminée, les salariés titulaires d'un contrat de travail intermittent, les salariés mis à la disposition de l'entreprise par une entreprise extérieure qui sont présents dans les locaux de l'entreprise utilisatrice et y travaillent depuis au moins un an, ainsi que les salariés temporaires, sont pris en compte dans l'effectif de l'entreprise à due proportion de leur temps de présence au cours des douze mois précédents. Toutefois, les salariés titulaires d'un contrat de travail à durée déterminée et les salariés mis à disposition par une entreprise extérieure, y compris les salariés temporaires, sont exclus du décompte des effectifs lorsqu'ils remplacent un salarié absent ou dont le contrat de travail est suspendu […]. »
Article L. 1111-2, 2°, du code du travail

Prenons une entreprise de gros œuvre qui emploie dix salariés permanents à temps plein. Sur les douze mois écoulés, elle a fait venir un coffreur en intérim pendant neuf mois, un manœuvre pendant cinq mois, et un maçon pendant trois mois pour remplacer un chef d’équipe en arrêt.

  • Effectif code du travail : le remplaçant sort du décompte. Les deux autres entrent au prorata, soit 9/12 et 5/12. L’effectif s’établit à 10 + 0,75 + 0,42 = 11,17 salariés. Le seuil de onze est franchi, et l’obligation de mettre en place un comité social et économique naît si l’effectif s’y maintient douze mois consécutifs.
  • Effectif sécurité sociale : l’article L. 130-1 du code de la sécurité sociale retient les personnes employées par l’entreprise. Les trois intérimaires appartiennent à l’agence et n’y figurent pas. L’effectif reste à 10 salariés, avec les seuils de cotisation qui vont avec.

Un même chantier, deux effectifs, un écart de plus d’un salarié : le dirigeant qui pilote ses seuils sur le seul bulletin de paie de ses permanents rate le franchissement du côté code du travail.

L’accident de l’intérimaire remonte au compte de l’entreprise, sous deux conditions

Le compte AT/MP de l’entreprise utilisatrice n’ignore pas complètement les missions qu’elle a commandées. L’article L. 241-5-1 du code de la sécurité sociale met une part du coût à sa charge, et l’article R. 242-6-1 en fixe les bornes : un tiers du coût moyen de la catégorie s’impute au compte de l’établissement où la mission s’est déroulée, dès lors que l’accident ou la maladie relève d’une catégorie correspondant à une incapacité permanente d’au moins 10 %.

Deux conditions verrouillent le dispositif, et elles changent tout suivant la taille de l’entreprise.

EffectifMode de tarificationEffet d’un accident grave d’intérimaire
Moins de 20 salariésTaux collectifAucun report sur le compte de l’entreprise
20 à 149 salariésTaux mixteUn tiers du coût moyen imputé, pondéré
150 salariés et plusTaux individuelUn tiers du coût moyen imputé en plein

L’entreprise de dix salariés de l’exemple précédent ne verra donc jamais un accident d’intérimaire peser sur son taux, quelle qu’en soit la gravité. La même mission confiée par un groupe de deux cents salariés produit une imputation directe. C’est l’un des rares endroits où le recours à l’intérim change le prix de la sécurité pour l’entreprise utilisatrice, et il ne se déclenche qu’au-delà de vingt salariés. Le détail du calcul relève de la tarification AT/MP ; la comparaison de coût entre une mission et une embauche, elle, se traite dans le calcul du seuil d’heures.

En 2026, le BTP perd des intérimaires pendant que le pays en regagne

Le baromètre Prism’emploi de mai 2026, publié le 16 juillet 2026, chiffre l’emploi intérimaire à 681 540 équivalents temps plein, en hausse de 0,5 % sur un an. C’est la première évolution annuelle positive depuis décembre 2022. Le mouvement ne profite pas au BTP.

SecteurÉvolution sur un an, mai 2026
Services+6,2 %
Industrie+1,4 %
Transports-logistique−1,4 %
Commerce−3,2 %
BTP−5,8 %

Le mois d’avril avait fait espérer un palier, avec un recul ramené à 2,1 % après les 8,5 % de mars. Mai a effacé l’accalmie. Sur le premier semestre, le BTP figure au dernier rang de tous les grands secteurs, et il y figure pendant que l’intérim national repasse en territoire positif.

Deux conséquences se lisent directement. La part du BTP dans le volume national d’intérimaires, déjà deuxième, s’éloigne encore de celle de l’industrie. Et le titre de premier utilisateur rapporté à l’effectif ne tient qu’à 1,3 point : le BTP perd des intérimaires quand l’industrie en gagne, ce qui laisse peu de marge au classement. Le recul suit celui des embauches directes, puisque les projets de recrutement de la construction chutent de 16 % entre les enquêtes 2025 et 2026.

Ce que la branche a tiré de cette lecture

Le passeport sécurité intérim du BTP, deux jours de formation aux fondamentaux de la sécurité sur chantier, répond à l’intensité et à la sinistralité, pas au volume. Il vise le point que les trois dénominateurs désignent ensemble : un secteur qui confie 8 % de ses postes à des salariés qu’il ne forme pas, qu’il ne suit pas d’un chantier à l’autre, et qui se blessent une fois et demie plus que ses permanents. Le classement des volumes ne dit rien de ce problème-là. C’est sans doute pour cela qu’il est le plus souvent cité.

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